Ankara : Premieres ımpressions (a chaud)
Une fois n'est pas coutume, ce petit article commence par une photo. Parce que le sourire de ce jeune cireur de chaussure m'émeut profondément. Je ne suis à Ankara que depuis quelques heures et cette nouvelle cité sur mon parcours m'a déjà un peu bouleversé...
Je suis arrivé en train. J'ai très mal dormi, il faisait une chaleur atroce dans le wagon, et puis il n'y avait plus de couchettes disponibles. J'ai dû m'endormir vers trois heures et demi du matin, pour me réveiller à sept heures et demi, pour le lever du soleil. Niveau émotions, visuelles au moins, la journée s'annonçait prometteuse. Les vastes plateaux d'Anatolie centrale... Le train serpente, lentement, au fond d'une très large vallée, et bien que la météo ne soit toujours pas très généreuse (il ne pleut pas, c'est toujours ça...), la vue de ces plateaux arrondis qui semblent se chevaucher jusqu’à l'horizon, cette impression d'espace infini et vierge m'emplit d'une joie simple qui ne se raconte pas vraiment. Cela ne fait pas cinq minutes que j'ai entrouvert les paupières, et déjà ma pupille droite est rivée contre le viseur de mon Minolta, tentant au mieux de fixer sur le nitrate d'argent cette émotion picturale, au travers des vitres un peu grisâtres de la voiture Pullman. Je me rendors doucement, cette fois-ci profondément apaise, ne songeant même plus à l'étouffante torpeur environnante. Lorsque, de nouveau je me réveille, c'est l'arrivée a Ankara. Sur des collines aux pentes escarpées sont bâties de petites maisons, très nombreuses et colorées, mais à l'apparence délabrée, ce qui contraste fortement avec l'aspect "tout beau tout propre" des demeures Istanbuliennes.
En sortant de la gare, je suis immédiatement saisi par la lourdeur de l'air, et l'odeur acre d'une combustion incomplète qui me brûlerait presque les poumons. Le ciel déjà nuageux est très obscurci par les gaz d'échappements. La visibilité est étonnamment faible, tout ce qui se trouve à plus de deux cent mètres est un peu trouble. Pollution extrême. Et c'est un parigo (adoptif, certes) et fumeur qui plus est, qui vous parle ! Je décide de me diriger vers le quartier d'Ulum, qui apparemment n'est pas trop cher, pour me trouver un hôtel. A chaque fois qu'un feu passe au vert, et que les automobilistes démarrent, on n’y voit vraiment plus grand chose, comme si on faisait brûler un vieux tas de pneus. Il faut dire que la plupart des voitures et la totalité des autocars ne datent pas d'hier, ni même d'avant-hier... Je suis suffoqué par le manque d'oxygène et le poids de mon sac, si bien que je marquerais deux pauses sur les deux kilomètres de mon parcours, et ce ne sont pas des pauses clope... Je me trouve un modeste hôtel à 7,5 euros la nuit, sans douche. Je pose mon sac, me munis de mon seul appareil photo avec un seul objectif, et je décide, comme à mon habitude, de passer cette première journée à me laisser guider par mes pas, tout simplement.
J'ai remarqué que j'avais tendance à monter, dans ces cas là. Et à Ankara, ce ne sont pas les côtes qui manquent, puisque la ville est bâtie sur de nombreuses collines. Plus je monte, plus l'architecture se dégrade. Les maisons ressemblent de plus en plus à des taudis, et les rues sont des chemins de terre, aux nombreux nids de poule. L'avantage, c'est qu'étant donnée la pente et l'absence de revêtement, il n'y a pas trop de véhicules, l'air est un peu plus clair et plus respirable. Les mosquées sont toujours très nombreuses, mais n'ont pas la rutilance de celles d'Istanbul ou de Kayseri. Non. Les lieux de culte à Ulun, ce sont des bâtisses faites de briques et de broque, avec minarets en tôles. Et, fait marquant, les rues sont jonchées d'innombrables déchets de toutes sortes, et une odeur organique a remplacé celle des moteurs à combustion, pas forcément de manière avantageuse.
Plus je m'approche du sommet de cette première colline, plus les rues se font étroites et sombres, les masures délabrées. Certaines n'ont pas de toit, à d'autres il manque un mur; et pourtant tout cela est bel et bien habité. Je croise quelques vieillards voûtés qui marchent très lentement, et me regardent avec une profonde indifférence... Je continue ma marche, très lentement. Arrivé au sommet, il y a une place plus proprette, qui est le parvis d'une mosquée un peu plus riche que celles que j'ai aperçues en montant. La vue est dégagée, et j'ai un premier panorama d'ensemble de la cité. Comme je le disais, il n'y a pas un endroit plat, et jusqu'à l'horizon que l'on distingue vaguement au travers de la brume chargée de carbone, des collines plantées d'habitats divers.
Je peux distinguer différents quartiers. Là il y a des grands ensembles, constructions sans âmes pareilles à celles de toutes les villes du monde je présume; tandis que sur une autre colline, aux pentes plus douces, il y a également des constructions récentes, mais à l'architecture plus stylisée. Sans doute un quartier d'affaire, ou peut-être le centre politique de la capitale. Sur les collines plus proches, très escarpées, des petites maisons colorées disposées anarchiquement, et des ruelles tortueuses complétées par des escaliers qui serpentent. Et en face de moi, perchée sur un rocher qui surplombe toute la ville, une monumentale forteresse, en partie en ruine. Sur les falaises ou les fortes pentes de ce rocher, il y a partout des ruines, de ce qui fut jadis des tours, un chemin de ronde peut-être... Evidemment, c'est là que je vais aller. J'aperçois une route qui monte au sommet, mais bien sûr, j'ai envie de passer entre les falaises, sur ce petit chemin de chèvres que j'ai repéré. Je navigue à vue jusqu'au pied du rocher, en arpentant de nouveau de petites ruelles. Je me sens bien, détendu. Malgré l'odeur nauséabonde et la pauvreté qui me saute à la gueule, ce lieu a quelque chose de magique, d'inattendu et de pittoresque, surtout après l'étalage de luxe et de richesses que j'ai rencontré dans les quartiers touristiques d'Istanbul. Ici ça sent bon la vie simple quelque part, et c'est très silencieux, apaisant. Au bout de vingt minutes, je suis au pied du colossal rocher que des ancêtres Terriens belliqueux ont transformé en forteresse, et les années et les siècles en ruines.
Flûte et reflûte, il y a un mur de trois mètres de haut complété par un grillage agrémenté de barbelés. Dans le langage universel, cela signifie « défense d'entrer ». Et puis, je suis à 20m d'un poste de police, je m'en éloigne un peu. Je réfléchis, les yeux levés vers ces falaises. La route ? Ce grillage ne défend pas des installations militaires, ça j'en suis sûr, tout ceci n'est que ruines, et pentes herbeuses jonchées de déchets, encore une fois. Ce grillage est là, simplement pour que les intrépides passent leur chemin, donc dans le pire des cas je ne me ferais pas tirer dessus. Je repère un endroit où le grillage a succombé à l'outrage du temps, et je patiente, histoire qu'il y ait un peu moins de monde dans les environs. Lorsque j'estime le moment propice, hop ! En quatre secondes sept dixièmes je suis de l'autre coté (du bon ou du mauvais, histoire de point de vue).
Et je ne le regretterai pas. Cette ascension est un pur régal. Je fais extrêmement attention, mesure chacun de mes pas, car il est clair que l'endroit n'est pas safe . Je chemine sur un petit sentier herbeux qui passe tantôt au pied, tantôt en surplomb de falaises vertigineuses, mais quelle vue mes amis ! Du plaisir à l'état brut. Une fois au sommet, je me pose un peu, et un ou deux chiens errants viennent me tenir compagnie, dans l'espoir d'obtenir de moi quelques subsides alimentaires. Désolé les amis canins, mais j'ai autant la dalle que vous... C'est pourquoi je ne m'attarde pas, et je descendrai par la voie officielle cette fois-ci, qui emprunte un escalier de toute beauté. Je traverse un parc public construit en terrasses, où la jeunesse d'Ankara prend du bon temps, à le perdre (et ils ont bien raison...). Je repère le minaret du sommet de la colline sur laquelle j'étais deux heures plus tôt, et décide de refaire le chemin en sens inverse.
C'est la sortie des classes, et je suis assailli par une armée de marmots... Gentils au début, ils m'entraînent dans une ronde (oui, oui, je fais la ronde !) avec chants que je fais semblant de connaître. Le problème est qu'il y a un but du jeu que je n'ai pas saisi, du coup, ils comprennent que je suis un imposteur... Ce n'est pas grave, ils me font des sourires quand même, et insistent pour que je les prenne en photo. Ils sont habitués aux touristes, puisque après le cliché ils s'approchent pour regarder le résultat sur l'écran (supposé) au dos de l'appareil. Qu’elle n'est pas leur déception en s'apercevant que je suis un vieux croûton avec un appareil pourri... Ils veulent encore et encore que je les photographie, je simule une dizaine de prises de vue. Une des petites a repéré la bouteille de coca qui dépasse de ma poche, et me fait un sourire quémandeur irrésistible. Je vais pour la lui donner, mais l'un de ses petits camarades se précipite entre nous et m’arrache quasiment la bouteille des mains. C'est l'émeute. J'aurais voulu éviter ça. Ca crie dans tous les sens, ça se fout des paires de claques. Je suis désemparé. Je tourne le dos pour m'éclipser, en remettant ma bouteille dans la poche. Je sens un coup de (mini) poing dans mon dos, et une main qui tente d'arracher la bouteille. Toujours le même petit teigneux. Je me mets à sa hauteur, prends mon air le plus méchant, et pousse un monstrueux GGRRRRRR!! Le petit ainsi que la plupart de ces copains prennent la fuite. La première gamine sympa, elle, n'a absolument pas peur, et continue de me supplier du regard. Je sais que si je lui donne la bouteille, exactement sept seconde plus tard elle va se faire massacrer par ses camarades, pour quelques gorgées de soda. Donc, le coeur lourd, je garde ma putain de bouteille et je tourne les talons. C'est alors que l'Emotion m'envahit. Je sens de la chaleur me monter aux tempes, et je fais tout mon possible pour retenir une larme. Je viens de comprendre ce que ça signifie que d'être un nanti de cette planète... Première approche. Je tente de refouler un sentiment de culpabilité bien naturel, mais parfaitement inapproprié... Je pense aux paroles d'IAM " La vie est belle, le destin s'en écarte. Personne ne joue avec les mêmes cartes. Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu'il dévoile. Tant pis, on n’est pas nés sous la même étoile..."
Certains d'entre vous trouverez peut-être cela un peu leger, mais n'oubliez pas que je suis un grand émotif... Et puis, bien sûr que je réfléchis à tout ça depuis longtemps, avant mon départ même, mais je pense que l'on ne peut jamais être complètement armé psychologiquement pour affronter la vue de la misère de ses semblables Terriens... Et bien voilà une première approche, nécessaire sans doute à la poursuite de mon périple. J'imagine que l'Inde, par exemple, est incomparable avec la Turquie de ce point de vue.
Le chant des Muezzins se met à retentir. Douce musique a mes oreilles, que cet "al-adhân". J'arrive au sommet de la colline en pleine prière. La mosquée est beaucoup trop petite pour le nombre de fidèles, si bien que de nombreux tapis sont disposés sur le parvis, et les Musulmans prient, les pieds nus et le front contre le sol, en murmurant leurs textes sacrés. Ca fait comme un doux bourdonnement. Je range mon appareil photo dans mon sac, je me fais tout petit et me pose dans un coin. Cette ambiance de recueillement me fait vraiment du bien, après l'expérience nouvelle que je viens de vivre. Au bout de cinq minutes, je me sens beaucoup plus détendu, calme et apaisé de nouveau, pour de bon. (Ne panquez pas, je n'ai nullement l'intention de me convertir à l'Islam, ou à quelque religion que ce soit, OK ?). A la fin de la prière, tous se rechaussent en même temps, et c'est là que commencent les "affaires" pour les petits cireurs de chaussures.
Encore une vision dure que ces adultes froids qui viennent, sans un mot, se faire cirer les pompes par des gamins de moins de dix ans, qui sont agenouillés et frottent et frottent de toutes leurs force. Il faut que ça brille, pour recevoir 1 lira (50 eurocent)... Je reste assis sur un muret, sans broncher, à coté de ce charmant gamin qui accepte de bon coeur d'offrir sa charmante frimousse à mon objectif.
On essaye de communiquer, mais c'est dur, alors on se tape un p’tit fou rire express, avec ses potes aussi. Ils achètent, avec l'argent de leur travail, des barquettes de riz qu'ils dévorent trop vite avec leurs mains noires de cirage, si bien qu'ils n'arrivent pas à finir, et balancent la précieuse nourriture ainsi que son contenant sur le sol, qui en est jonché... Je lâche mon coca à mon jeune ami photogénique, qui, bien sûr, le boit d'une traite sans penser une seule seconde à le partager avec ses potos... J'arrive à lui faire comprendre que je vais mettre la photo sur un site Internet, j'aime autant vous dire qu'il est fier comme un pacha ; Il traduit pour ses amis, le torse bombé. Ceux-ci insistent pour que je les prennent également en photo, malheureusement c'est déjà la 36eme pose de la pellicule...
Voilà, ce sera tout pour aujourd'hui...
A bientôt !
D'autres photos d'Ankara...
Photos tardıves de Cappadoce
Publié à 08:11, le vendredi 16 février 2007, Ankara Mots clefs :
Et le périple continue
19:44, vendredi 16 février 2007
.. Publié par Misou
Salut frérot!
Ici tout va bien, je continue ma petite vie bordelaise toute tranquille, ma campagne électorale, mes études...
Mais je continue de suivre tes aventures avec grand plaisir!
Passe un bon week end à Ankara
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